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Talents & trajectoires · RDC
Yohane Lengol : quand le cinéma congolais ne demande plus la permission d’exister
Avec Rumba Royale et le Léopard d’Art, Yohane Lengol incarne une génération de cinéastes congolais qui transforme progressivement le talent en capacité de production, de circulation et de puissance narrative.
Par Tzipporah MAYALA
Directrice de l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain
Fondatrice de L’Étoile de l’Afrique®
Par Tzipporah MAYALA Directrice de l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain — Fondatrice de L’Étoile de l’Afrique®
Il y a des récompenses que l’on reçoit.
Et il y a celles qui racontent beaucoup plus qu’un trophée.
Lorsque Yohane Lengol tient entre ses mains le Léopard d’Art attribué à Rumba Royale, je ne vois pas seulement un réalisateur récompensé. Je vois un cinéma congolais qui avance. Un cinéma qui produit. Un cinéma qui invente. Un cinéma qui commence à reprendre possession de son récit.
Et surtout, je vois une trajectoire.
Parce que Yohane n’est pas arrivé là par hasard.
De Kinshasa à Rumba Royale
Né à Kinshasa, Yohane Dean Lengol Itoua s’est formé à l’infographie à Brazzaville avant d’entrer professionnellement dans l’audiovisuel comme monteur à Canal Kin TV dès 2009. Son parcours l’a ensuite conduit vers l’assistanat de réalisation, puis vers l’écriture, la production et la réalisation.
Cette information pourrait sembler anodine.
Elle ne l’est pas.
Car avant le réalisateur, il y a eu le technicien. Avant le film, il y a eu le montage. Avant la reconnaissance, il y a eu des années de travail.
Sa filmographie de réalisateur traverse une décennie : Paranoïa, diffusé sur TV5, Spiedcotch, Zora, Chronos, Base, Leteta, puis les œuvres d’animation Mvuluzi Kimbangu et Le Souffleur. Et enfin, en 2025 : Rumba Royale.
Voilà ce qui m’intéresse.
Le temps long.
Celui dont on parle beaucoup moins que des tapis rouges.
Rumba Royale n’est pas seulement un film
Il faut comprendre ce que signifie le titre même de cette œuvre.
Rumba. Royale.
Deux mots qui convoquent immédiatement une histoire, une mémoire, une identité et une puissance culturelle congolaise.
Et c’est précisément ici que le travail de l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain rencontre celui des créateurs.
La souveraineté narrative n’est pas un concept abstrait.
Elle commence lorsqu’un territoire peut produire ses propres images.
Lorsqu’un auteur peut raconter depuis son propre point de vue.
Lorsqu’une industrie est capable de transformer sa mémoire, ses langues, sa musique, ses contradictions, ses imaginaires et son histoire en œuvres qui circulent.
Un pays qui ne maîtrise pas ses images laisse nécessairement quelqu’un d’autre raconter son histoire à sa place.
C’est pourquoi je regarde Rumba Royale comme davantage qu’un film.
Je le regarde comme un actif culturel congolais.
Le réalisateur, mais aussi le producteur
Il y a d’ailleurs un élément du parcours de Yohane qui mérite notre attention.
Il ne réalise pas seulement.
Il produit.
Son CV mentionne notamment ses activités de producteur sur Rodéo Caméléon, Fin Cop, Sekele, Braquage et Rumba Royale. Il intervient également comme scénariste, notamment sur des épisodes d’Amour à 200 m pour Canal+, ainsi que sur d’autres séries et projets.
Et cela change considérablement la lecture de son parcours.
Parce que l’un des enjeux majeurs du cinéma africain est précisément le passage du talent à la capacité industrielle.
Créer est une chose.
Être capable de développer, produire et porter les œuvres en est une autre.
Lorsque les mêmes professionnels commencent à maîtriser plusieurs maillons de cette chaîne, nous ne sommes plus seulement face à l’émergence d’artistes.
Nous assistons à la constitution progressive d’un écosystème.
Le Léopard comme symbole
Sur cette photographie, Yohane tient un léopard doré.
L’image est forte.
Le léopard appartient profondément à l’imaginaire et à l’histoire congolaise. Mais ce qui m’intéresse ici est ce qu’il peut symboliser aujourd’hui : une génération de cinéastes qui n’attend plus qu’on lui attribue une place pour commencer à construire la sienne.
Cette génération existe déjà.
Elle écrit.
Elle réalise.
Elle produit.
Elle monte.
Elle cherche ses financements.
Elle construit ses réseaux.
Elle présente ses films.
Elle gagne ses premiers prix.
Notre responsabilité collective est maintenant de faire en sorte qu’elle puisse vivre de cette industrie, posséder ses œuvres et les faire circuler à l’échelle internationale.
Car le véritable enjeu commence après le trophée.
Nous ne voulons plus seulement des talents africains. Nous voulons la puissance qui leur permet de durer.
C’est probablement l’un des changements de doctrine les plus importants que nous devons opérer.
Pendant des années, nous avons parlé d’« aider les talents africains », de les « révéler », de leur « donner une chance ».
Je crois que cette époque doit progressivement prendre fin.
Les talents sont là.
Ce qui manque encore, ce sont suffisamment de structures capables de transformer leur talent en puissance économique, culturelle et industrielle.
Des producteurs solides.
Des financements.
Des mécanismes de droits.
Des distributeurs.
Des marchés.
Des données.
Des institutions.
Des stratégies internationales.
Et une capacité africaine à décider quels récits nous voulons porter dans le monde.
C’est précisément à cette intersection que nous construisons aujourd’hui L’Étoile de l’Afrique® et l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain.
Et maintenant, Cannes
Le parcours de Rumba Royale ne doit pas s’arrêter à une récompense.
Il faut désormais penser circulation.
Marchés.
Partenaires.
Distribution.
Visibilité internationale.
Et Cannes.
Parce que lorsqu’une œuvre congolaise commence à franchir des étapes, notre rôle n’est pas seulement de l’applaudir depuis Kinshasa, Paris ou ailleurs.
Notre rôle est de construire la prochaine porte.
C’est aussi la vision que je porte pour 2027 : faire en sorte que la présence congolaise dans les grands espaces internationaux du cinéma ne soit plus occasionnelle, dispersée ou simplement symbolique.
Nous devons passer de la présence à la stratégie.
De la stratégie à l’infrastructure.
Et de l’infrastructure à la puissance.
Yohane Lengol fait partie de ces cinéastes dont la trajectoire nous rappelle une chose essentielle :
le cinéma africain de demain n’attend pas demain.
Il est déjà en train de s’écrire.
Il est déjà en train de se produire.
Et depuis Kinshasa, avec Rumba Royale, il est déjà en mouvement.
Tzipporah MAYALA Directrice de l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain Fondatrice de L’Étoile de l’Afrique®


