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Pointe-Noire peut-elle devenir un véritable pôle audiovisuel d’Afrique centrale ?
Formations, résidences, techniciens, festivals, initiatives de diffusion et circulation des œuvres : plusieurs dynamiques convergent aujourd’hui vers Pointe-Noire. Mais l’accumulation de projets suffit-elle à faire émerger une véritable filière audiovisuelle ? Pour l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain, la capitale économique congolaise constitue un territoire stratégique à observer.
Par Tzipporah MAYALA
Directrice de l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain
Fondatrice de L’Étoile de l’Afrique®
Il se passe quelque chose à Pointe-Noire.
Pas encore une industrie structurée. Pas encore un marché suffisamment documenté pour mesurer précisément son poids économique. Pas encore un écosystème dont tous les maillons seraient solidement connectés.
Mais suffisamment de signaux apparaissent pour poser la question :
Pointe-Noire est-elle en train de devenir un territoire stratégique pour le cinéma et l’audiovisuel en Afrique centrale ?
La question mérite d’être posée parce que les initiatives observées ne concernent plus un seul segment.
On y parle de formation, de développement de projets, de documentaire, de techniciens, de production, de diffusion, de salles et de publics.
Lorsque plusieurs maillons commencent à apparaître sur un même territoire, l’enjeu n’est plus seulement de les recenser.
Il faut comprendre s’ils commencent à former un système.
UNE VILLE QUI ATTIRE LES DISPOSITIFS DE FORMATION ET DE DÉVELOPPEMENT
En septembre 2025, Pointe-Noire a accueilli Alaka Film Lab, laboratoire itinérant consacré au développement, à la formation et à la coproduction en Afrique centrale.
Des projets venus de plusieurs pays africains y ont été accompagnés dans différentes catégories, notamment la fiction, le documentaire et la série.
Écriture, pitch, mentorat, rencontres professionnelles, recherche de financements, coproduction et diffusion : le dispositif ne se limitait pas à apprendre comment fabriquer un film.
Il travaillait aussi sur la capacité des projets à entrer dans un environnement professionnel.
La présence d’Alaka Film Lab à Pointe-Noire faisait ainsi temporairement de la ville un point de rencontre entre auteurs, producteurs et professionnels de plusieurs territoires d’Afrique centrale.
D’autres initiatives consacrées notamment au documentaire, à la réalisation, au montage, à la production et à la circulation des œuvres ont également investi le territoire.
Ces dispositifs ne poursuivent pas nécessairement les mêmes objectifs. Mais ils répondent à une problématique commune :
faire émerger des professionnels capables de développer, produire et faire circuler leurs propres récits.
EN FÉVRIER 2027, LES MÉTIERS TECHNIQUES À LEUR TOUR
En février 2027, Pointe-Noire doit également accueillir une nouvelle édition d’une session consacrée aux métiers de l’audiovisuel portée par l’Association des techniciens professionnels de l’audiovisuel.
Les éditions précédentes avaient été organisées à Brazzaville.
Ce déplacement vers Pointe-Noire est significatif.
Car une industrie audiovisuelle ne repose pas uniquement sur ses réalisateurs et ses producteurs.
Elle repose également sur celles et ceux que le public voit rarement : ingénieurs du son, techniciens image, monteurs, régisseurs, éclairagistes, assistants, opérateurs et professionnels de production.
C’est précisément ce que révélait déjà le parcours de Mbongo Mbulu Cedrick étudié par l’Observatoire.
Derrière chaque œuvre existe une chaîne technique.
Et lorsqu’un territoire ne possède pas suffisamment de professionnels formés pour constituer cette chaîne, la production reste fragile.
Former localement ces compétences devient alors un enjeu industriel autant que pédagogique.
PRODUIRE NE SUFFIT PAS
Mais une filière ne peut pas être évaluée uniquement à partir du nombre de personnes capables de fabriquer des films.
Une question beaucoup plus difficile arrive ensuite :
où ces films sont-ils vus ?
L’histoire de Pointe-Noire montre toute la fragilité de ce maillon.
La ville a connu des salles comme le Rex ou le Duo, dont la fonction cinématographique a disparu.
En 2021, une initiative portée notamment par le cinéaste Flaverick Beautresor Kouta, l’association Kakama « Accroche-toi » et African Valley annonçait l’ouverture d’une salle polyvalente de 250 places à Pointe-Noire.
L’objectif dépassait la simple installation d’un écran.
Il s’agissait aussi de recréer une pratique de la salle et de permettre aux œuvres de rencontrer leurs publics.
En octobre 2025, la cessation des activités des salles CanalOlympia de Brazzaville, Pointe-Noire et Oyo sous cette enseigne, dans le cadre d’une rétrocession annoncée des infrastructures, est venue rappeler la fragilité de l’exploitation cinématographique.
À Pointe-Noire, cela repose une question fondamentale :
quels lieux permettront durablement aux films de rencontrer leurs spectateurs ?
UNE INDUSTRIE SANS DIFFUSION PEUT-ELLE RÉELLEMENT SE STRUCTURER ?
La question dépasse le Congo.
Dans de nombreux territoires africains, une grande partie des dispositifs consacrés au cinéma se concentre naturellement sur la création et la production.
Mais produire davantage d’œuvres sans construire simultanément les conditions de leur circulation crée un déséquilibre.
Un film doit pouvoir être développé.
Financé.
Produit.
Postproduit.
Distribué.
Projeté.
Monétisé.
Archivé.
Et étudié.
Surtout, il doit pouvoir rencontrer son public.
La salle n’est évidemment plus l’unique réponse. Télévision, plateformes numériques, festivals, projections itinérantes et autres formes de diffusion participent également à la circulation des œuvres.
Mais la question demeure :
quels circuits permettent aujourd’hui à un film congolais de rencontrer durablement un public congolais ?
Cette donnée est essentielle pour comprendre la maturité réelle d’une filière.
POINTE-NOIRE POSSÈDE DÉJÀ PLUSIEURS PIÈCES DU PUZZLE
Si l’on regarde les initiatives séparément, elles peuvent sembler modestes.
Une formation.
Une résidence.
Un festival.
Une salle.
Un atelier documentaire.
Des techniciens.
Des producteurs.
Des réalisateurs.
Mais l’analyse change lorsqu’on les replace sur une même chaîne de valeur :
Création → écriture → développement → formation → métiers techniques → production → financement → distribution → exploitation → données → publics.
Plusieurs de ces fonctions sont désormais observables à Pointe-Noire.
C’est précisément ce qui rend le territoire intéressant.
La question n’est donc plus seulement de savoir si la ville possède des talents.
Elle en possède.
La question est de savoir si ces talents, ces structures et ces initiatives peuvent désormais fonctionner ensemble.
CE QUI MANQUE ENCORE : LES DONNÉES
Pour parler véritablement de pôle audiovisuel, il faudrait pouvoir documenter beaucoup plus précisément plusieurs indicateurs.
Combien de sociétés de production sont réellement actives à Pointe-Noire ?
Combien de professionnels vivent régulièrement de l’audiovisuel ?
Quels équipements techniques sont disponibles localement ?
Combien d’œuvres y sont produites chaque année ?
Quels budgets mobilisent-elles ?
Quels diffuseurs les achètent ?
Quels dispositifs de financement leur sont accessibles ?
Combien de lieux diffusent régulièrement des films ?
Combien de spectateurs fréquentent ces lieux ?
Quels revenus sont générés ?
Quelle part revient aux producteurs, aux auteurs et aux ayants droit ?
Quels métiers sont en tension ?
Quels besoins de formation restent non couverts ?
Sur plusieurs de ces indicateurs, les données publiques disponibles demeurent insuffisantes ou fragmentées.
Et cette absence de données est elle-même une information.
On ne peut pas piloter une industrie que l’on mesure mal.
LE PROCHAIN ENJEU : CONNECTER
Pointe-Noire n’a peut-être pas besoin d’une succession supplémentaire d’initiatives isolées.
Elle a besoin que celles qui existent puissent se connecter.
Les organismes de formation doivent connaître les besoins des producteurs.
Les producteurs doivent pouvoir identifier les techniciens.
Les auteurs doivent accéder aux dispositifs de développement.
Les œuvres doivent trouver des diffuseurs.
Les espaces de projection doivent accéder aux films.
Les publics doivent savoir où les voir.
Les institutions doivent disposer de données leur permettant de décider.
Et les professionnels doivent pouvoir passer d’une opportunité ponctuelle à une activité durable.
C’est à cette condition qu’un territoire commence à devenir une filière.
DE POINTE-NOIRE À L’AFRIQUE CENTRALE
Il existe enfin une dimension régionale.
La présence à Pointe-Noire de projets et de professionnels issus de plusieurs territoires africains dans certains dispositifs montre que la ville peut dépasser une fonction strictement nationale.
Sa position peut lui permettre de devenir un espace de circulation des œuvres, des compétences et des professionnels en Afrique centrale.
Mais cette ambition doit être démontrée par des infrastructures, des financements, des compétences, des marchés et des coopérations durables.
Un pôle régional ne se décrète pas.
Il se construit.
L’OBSERVATOIRE DEVRA MESURER CETTE TRANSFORMATION
C’est précisément ici que commence le travail de l’Observatoire de l’Audiovisuel Africain.
Il ne s’agit pas d’affirmer prématurément que Pointe-Noire est devenue un nouveau hub du cinéma africain.
Il s’agit de documenter sa trajectoire.
Identifier ses acteurs.
Cartographier ses infrastructures.
Mesurer ses compétences.
Observer ses financements.
Suivre ses lieux de diffusion.
Documenter ses publics.
Et déterminer progressivement si les initiatives actuellement visibles produisent une véritable structuration économique et professionnelle.
Car une industrie audiovisuelle ne naît pas seulement lorsque davantage de films sont tournés.
Elle apparaît lorsque les compétences peuvent se transmettre, lorsque les entreprises peuvent travailler, lorsque les œuvres peuvent circuler, lorsque les professionnels peuvent être rémunérés et lorsque les publics peuvent accéder durablement aux récits produits sur leur propre territoire.
Pointe-Noire possède aujourd’hui plusieurs pièces du puzzle.
La prochaine étape consiste à savoir si elles peuvent former un système.
Et si ce système peut, demain, compter à l’échelle de l’Afrique centrale.


