Tribune 02 · L'Œil de Tzipporah
Il manque de tuyaux
Il s’agirait d’arrêter de découvrir le talent africain tous les trois mois. Il était déjà là. Nous avons des auteurs, des réalisateurs, des producteurs, des techniciens, des comédiens et des histoires. Ce qui manque davantage, ce sont les infrastructures qui permettent à une idée de devenir une œuvre, à une œuvre de de…
« L’avenir ne se raconte pas. Il se bâtit ensemble. »
TRIBUNE
Financement, formation, production, droits, distribution, données, marchés : le problème n’est pas l’absence de talent. Le problème, ce sont les tuyaux.
L’Afrique n’a pas besoin d’une nouvelle succession de dispositifs « révélant » ses talents. Elle doit construire l’architecture permettant à ces talents de faire carrière, de produire et de conserver une partie de la valeur qu’ils créent.
Le cycle de la révélation permanente
Chaque saison amène son lot d’annonces. Un talent est révélé, un espoir est repéré, une nouvelle génération est saluée. Je me réjouis sincèrement pour chacun d’eux. Mais je constate aussi que ce sont, souvent, les mêmes personnes qu’on redécouvre — et que la révélation de l’un n’améliore en rien la situation des cent autres qui travaillent à côté.
Le dispositif de découverte a une élégance trompeuse : il produit un événement, une photographie, un communiqué. Il ne produit pas de carrière. Un an plus tard, l’auteur révélé cherche toujours un producteur, le producteur cherche toujours un financement, et le film cherche toujours une salle.
Je ne le dis pas contre ceux qui organisent ces dispositifs — ils font ce qu’ils peuvent, souvent avec conviction et peu de moyens. Je le dis parce qu’à force de financer la révélation plutôt que l’infrastructure, nous entretenons une filière spectaculaire et fragile : très visible aux festivals, presque absente des bilans économiques.
L’IMAGE QUE JE VOUDRAIS QU’ON RETIENNE
On ne juge pas un réseau d’eau à la beauté de ses robinets. On le juge à ce qui coule, en continu, jusqu’au dernier foyer. Nos talents sont des robinets magnifiques posés sur un réseau incomplet. Tant que les canalisations manquent, la pression retombe — et l’on en conclut, à tort, que l’eau n’existait pas.
LES SEPT TUYAUX
Ce qui doit être construit
Voici ce que j’entends précisément par « tuyaux ». Rien de spectaculaire : sept fonctions techniques, dont l’absence explique la plupart de nos difficultés.
| TUYAU | CE QU’IL RECOUVRE | CE QUE SON ABSENCE PRODUIT |
|---|---|---|
| Le financement | Des guichets stables, des fonds nationaux dotés, des mécanismes de garantie, des banques qui savent lire un plan de financement audiovisuel. | Sans lui, chaque film est une exception arrachée. Une filière ne se construit pas sur des exceptions. |
| La formation | Des écoles, mais aussi la formation continue de ceux qui exercent déjà : producteurs, régisseurs, juristes, distributeurs, chargés de mission publics. | Sans elle, le savoir circule par relations personnelles, donc inégalement, donc injustement. |
| La production | Des sociétés structurées, des studios, du matériel disponible, des équipes qui se reconstituent d’un projet à l’autre au lieu de se disperser. | Sans elle, chaque tournage réinvente son organisation et paie deux fois le même apprentissage. |
| Les droits | Des contrats, des chaînes de droits documentées, une gestion collective qui fonctionne, une protection effective contre la contrefaçon. | Sans eux, la valeur d’une œuvre part ailleurs dès la signature, et personne ne s’en aperçoit avant des années. |
| La distribution | Des salles, des mandataires, des ventes internationales, des accords de diffusion, une circulation intracontinentale réelle. | Sans elle, une œuvre existe sans rencontrer de public — ce qui, économiquement, revient à ne pas exister. |
| Les données | Des statistiques publiques, des observatoires, des chiffres de fréquentation, des sources vérifiables. | Sans elles, on négocie à l’aveugle et l’on demande des financements sans pouvoir démontrer un marché. |
| Les marchés | Des rendez-vous professionnels, des pavillons, des délégations préparées, une présence continue là où se nouent les coproductions. | Sans eux, on arrive à Cannes ou à Ouagadougou en visiteur, jamais en opérateur. |
Ces sept fonctions ne s’additionnent pas : elles s’enchaînent. Une formation sans financement produit des professionnels au chômage. Un financement sans droits produit des œuvres dont la valeur s’échappe. Une production sans distribution produit des films que personne ne verra. Il ne sert à rien d’exceller sur un maillon si le suivant est absent.
LE COÛT RÉEL
Ce que l’absence d’infrastructure nous prend
Le déficit d’infrastructure ne se voit pas. Il se paie.
Des carrières en zigzag
Un professionnel formé qui ne trouve pas de tournage régulier ne devient pas un mauvais professionnel : il devient autre chose. Il part vers la publicité, vers l’événementiel, vers un autre pays, ou il quitte le métier. Chaque départ emporte des années d’expérience que la filière avait payées et qu’elle ne récupérera pas.
Une valeur qui s’échappe
Faute de droits maîtrisés et de circuits de distribution, la valeur créée par nos œuvres se comptabilise ailleurs. Nous fournissons alors les histoires, les visages et les territoires, et nous récupérons la reconnaissance symbolique — la plus agréable, et la moins réinvestissable.
Une dépendance aux dispositifs
Lorsqu’il n’existe pas de marché, tout passe par des programmes d’appui. Les professionnels apprennent alors à répondre à des appels à projets plutôt qu’à construire des modèles économiques. C’est une compétence, mais ce n’est pas une industrie.
Une invisibilité statistique
Ce qui n’est pas mesuré n’est pas financé. Des pans entiers de notre production n’apparaissent dans aucune statistique publique, ce qui affaiblit chaque demande, chaque négociation, chaque politique culturelle. L’absence de données n’est pas neutre : elle coûte de l’argent.
Une mémoire qui se perd
Sans conservation ni archives, les œuvres disparaissent physiquement. Une filière qui ne conserve pas son patrimoine doit tout réapprendre à chaque génération, et se prive du seul actif qui prend de la valeur avec le temps.
MISE AU POINT
Ce que je ne dis pas
Ce texte sera mal lu si je ne précise pas moi-même ce qu’il ne signifie pas.
Je ne méprise pas les dispositifs de découverte
Ils ont ouvert des carrières, la mienne comprise, et ils continueront d’être utiles. Je demande simplement qu’ils cessent d’être la réponse unique. Découvrir un talent sans lui offrir de quoi travailler ensuite, c’est lui faire une promesse qu’on ne tiendra pas.
Je ne réclame pas des subventions
Une infrastructure n’est pas une aide : c’est un investissement dont on attend un retour. Des salles remplies, des droits détenus localement, des ventes internationales, des emplois qualifiés, des recettes fiscales. Je parle d’économie, pas d’assistance — et je crois que c’est précisément parce que nous avons trop longtemps parlé d’assistance que nos interlocuteurs financiers nous écoutent d’une oreille distraite.
Je ne nie pas les réussites
Des sociétés solides existent, des marchés se structurent, des politiques publiques avancent, des plateformes investissent. Ces réussites prouvent exactement mon propos : là où les tuyaux ont été posés, les talents produisent, exportent et emploient. Ce n’est donc pas une question de capacité. C’est une question d’équipement.
Je ne crois pas que ce soit long
On m’objecte souvent qu’une infrastructure demande des décennies. C’est vrai pour des routes. Ce l’est beaucoup moins pour des référentiels de données, des contrats-types, des dispositifs de formation continue ou une présence organisée sur les marchés. Une partie de ces tuyaux peut être posée en quelques années, à des coûts sans commune mesure avec la valeur qu’ils libèrent.
CE QUE J’EN FAIS
Poser des tuyaux, pas des projecteurs
Je ne prétends pas construire seule ce que des États, des filières et des institutions doivent bâtir. Mais je refuse d’attendre. J’ai donc choisi de poser les segments que je pouvais poser, et de les rendre utilisables par d’autres.
- Les données
- L’Observatoire de l’Audiovisuel Africain documente les marchés du continent selon une grille commune et publie ses lacunes plutôt que de les combler par estimation.
- La formation
- La Méthode MAYALA® enseigne ce que les cursus laissent de côté : la chaîne des droits, le budget, la négociation, la circulation, la défense d’un dossier. Nous formons aussi les métiers dont personne ne parle, à commencer par la régie.
- Les outils
- Maya OS met ces instruments entre les mains des professionnels, selon un principe constant : l’intelligence artificielle assiste, l’humain décide.
- Les marchés
- Le Pavillon de l’Observatoire installe à Cannes un point de rencontre permanent entre les États, l’industrie, les talents et les investisseurs.
- La relève
- Étoiles Talents® et MAYALA LAB accompagnent les professionnels après la formation, là où la plupart des dispositifs s’arrêtent.
Aucun de ces chantiers n’est photogénique. Ils ne produisent ni révélation ni émotion. Ils produisent des carrières — ce qui est infiniment plus difficile, et infiniment plus durable.
« On ne construit pas une filière avec des révélations. On la construit avec des tuyaux. »
OUVERTURE
Cesser de découvrir, commencer à équiper
Je voudrais qu’un jour, la phrase « nous avons découvert un immense talent africain » devienne banale au point de ne plus mériter d’être prononcée — parce qu’il sera devenu évident que ces talents existent par milliers, qu’ils travaillent, qu’ils facturent, qu’ils emploient et qu’ils exportent.
Cela ne dépend pas d’un miracle. Cela dépend de décisions concrètes : doter des fonds, produire des statistiques, former en continu, sécuriser les droits, ouvrir des salles, financer la conservation, organiser une présence sur les marchés. Ce sont des chantiers de plomberie, au sens le plus noble du terme : invisibles une fois terminés, catastrophiques tant qu’ils manquent.
J’invite les États, les bailleurs, les diffuseurs, les écoles et les investisseurs à déplacer une part de leur effort du projecteur vers la canalisation. Le talent, lui, n’a jamais eu besoin qu’on le découvre. Il a besoin qu’on le raccorde.
« L’avenir ne se raconte pas. Il se bâtit ensemble. »
Je ne cherche pas une place. J’installe un sujet.
Tzipporah MAYALA · Observatoire de l'Audiovisuel Africain
